CHRONIQUE DU JEUDI : Kare Kano

Entre Elle & Lui – Chronique du jeudi #1

Tous les jeudis, Amo reviendra sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Ces articles sont garantis sans spoilers et sont susceptibles de contenir des anecdotes triviales et amusantes.

 

En cette semaine de Saint-Valentin, l’occasion était trop belle pour ne pas parler de comédie romantique. Car c’est un genre finalement assez populaire dans l’animation japonaise, qui produit chaque saison une pelletée de titres, majoritairement situés dans un univers lycéen. Pourtant, force est de reconnaître que peu d’entre eux marquent vraiment les esprits. Souvent par manque d’ambition, parfois parce que le contenu est tout de même étrangement semblable d’un animé à l’autre, qui répètent les mêmes éléments frustrants : une dictature du statu quo, des archétypes de personnages communs, des enjeux limités à un « qui sortira avec le héros / l’héroïne ? », un univers peu développé en conséquence ou bien des styles visuels incroyablement redondants.

 

Mais en 1998 sortait un animé qui parvenait à éviter beaucoup de ces défauts pour s’affirmer comme une comédie romantique solide et plutôt originale : Kareshi Kanojo no Jijô, aussi connu sous son sobriquet de Kare Kano… ou son nom français : Entre Elle & Lui.

 

 

Derrière le masque

L’héroïne de Kare Kano se nomme Miyazawa Yukino. C’est votre élève modèle habituelle : excellente dans toutes les matières, généreuse auprès de ses camarades, impliquée dans la vie scolaire de son établissement et incroyablement charismatique. Pas une faille ne semble écorner la couverture et elle est admirée de tous et de toutes.

 

Mais évidemment, une fois rentrée chez elle, la réalité est tout autre : elle s’habille alors comme un sac, se montre gâtée, paresseuse, narcissique et arrogante. Car elle est fière d’avouer  que son comportement à l’école est un masque afin d’attirer sur elle compliments et admiration. Une vraie petite attention whore, en quelque sorte.

 

Mais un jour, un jeune garçon vient briser cette routine qu’elle avait pourtant mis tant de temps à mettre en place : Soichiro Arima. Lui aussi est un élève modèle, doué, généreux, beau et, au grand désarroi de Yukino, l’élève nº 1 aux résultats des examens, la reléguant à la deuxième place !
 

Pour Yukino, c'en est trop : il lui faut à tout prix détruire ce rival qui compromet sa source de compliments quotidiens. Mais tout cela se révèle moins simple que prévu quand, un dimanche, Arima découvre à quoi Yukino ressemble en dehors de l’école.

… Et très vite, ils commencent à sortir ensemble.

 

D’autres soucis commencent alors à poindre, comme des rivales en amour jalouses de Yukino, un proviseur sévère et peu enjoué à l’idée de voir ses deux élèves modèles passer plus de temps à batifoler entre eux qu’à étudier ou bien, plus sérieusement, le passé d’Arima et ses nombreux traumatismes, car celui-ci cache derrière sa façade des événements extrêmement sombres…

 

 

Neon Genesis Soichiro

Couverture française du tome 1À la lecture de ce scénario, certaines lectrices penseront peut-être à Switch Girl!! de Natsumi Aida qui est un manga à la thématique qui pourrait paraître très semblable. Ça serait évidemment oublier que Kare Kano a débuté presque dix ans avant Switch Girl!!. En effet, il s’agit à la base d’un manga de Masami Tsuda qui a été prépublié à partir de 1996 dans le magazine de prépublication shôjo LaLa, magazine dans lequel ont aussi été publiés des mangas comme Princess Jellyfish, Ouran Host Club ou bien Vampire Knight. Cette prépublication durera presque dix ans puisque la série prendra fin en 2005, après 21 volumes.

 

Les plus attentifs repéreront déjà un éventuel souci : l’adaptation animée dont nous allons parler aujourd’hui date de 1998, dure 26 épisodes et aucune seconde saison ou suite n’a jamais été produite. Cela veut-il dire que l’animé n’adapte qu’une petite fraction de ce manga ?

 

La réponse est, évidemment, oui. Donc avertissement : ceux qui entrent ici, abandonnez tout espoir (de ne pas devoir acheter le manga pour savoir la suite).

 

Mais ce qui est plus singulier avec Kare Kano, c’est son staff. En effet, derrière cette adaptation nous retrouvons le studio Gainax. Et, plus intéressant encore, le réalisateur en charge est Hideaki Anno. Le réalisateur de Gunbuster et, surtout, le monumental Neon Genesis Evangelion. Le voir réaliser l’adaptation d’un manga shôjo peut alors paraître plutôt surprenant.

 

Avec du recul, ce ne devrait pourtant pas être une grande surprise : Anno est un auteur passionné par les pensées de ses personnages, par leurs doutes, leurs interrogations. Et, quel heureux hasard, dans Kare Kano les personnages pensent, doutent et s’interrogent beaucoup. Et pas que sur des futilités : sur leurs places dans la société, sur leurs aspirations, leurs rapports au passé, leurs peurs de céder aux aspects inhumains de leur personnalité ou bien sur leurs liens avec les autres. Pour un auteur alors encore figé dans une dépression qui ne le quittera qu'une demi-décennie plus tard, Kare Kano semble être alors une rencontre saine, qui pourrait profiter aux deux parties. Cette adaptation en animé de Kare Kano serait-elle alors une longue lune de miel de 26 épisodes entre deux choses vouées à se rencontrer ?

 

Eh bien, pas vraiment. Comme un couple de deux jeunes adultes dans lequel vient s’intercaler une mère surprotectrice et paranoïaque, la collaboration entre Masami Tsuda et le studio Gainax aurait été plus qu’orageuse. Au beau milieu de la série, la mangaka est tellement excédée par cette adaptation, ne la jugeant absolument pas fidèle à son œuvre, qu’elle exige le départ de Hideaki Anno. Celui-ci s’exécute, laissant pour les derniers épisodes le relais à Tsurumaki Kazuya (réalisateur, deux ans plus tard, du délicieusement débile FLCL) qui se charge de reconnecter l’animé au manga afin de complaire aux exigences de la mangaka, le tout avec un budget famélique et beaucoup de système D.

 

Bref, Kare Kano est un animé autant connu pour le drama qui existe autour que pour ses qualités propres. Ce qui est presque dommage car, surprise, c’est un animé pourtant solide.

 

Vise le top ?

Nous avons donc un scénario de base original : une switch girl narcissique et en recherche perpétuelle d’attention qui dès le troisième épisode est en couple avec un garçon tout aussi parfait mais gravement blessé psychologiquement. Ensemble, ils apprennent à changer leurs caractères, à affronter leurs peurs et font la rencontre de personnages hauts en couleurs qui ont, eux aussi, leurs soucis à régler.

 

Nous avons également la patte d’un studio et d’un réalisateur qui s’amusent à produire une adaptation qui ne manque pas d’idées visuelles. Expressions variées, méthodes d’animations alternatives, destructions régulières du quatrième mur…  L’animé est coloré et arrive parfaitement à maquiller son maigre budget avec des idées intelligentes.

 

Voici d'ailleurs un petit aperçu des différents styles visuels utilisés le long des 26 épisodes :

Mention spéciale également à l'OST de la série, interprétée par un Shiro Sagisu (Neon Genesis EvangelionBleach) inspiré. Le générique de fin, extrêmement planant et changeant visuellement à chaque épisode, est d'ailleurs une reprise de Yume no naka he, un titre emblématique des années 70 japonaises.

 

Enfin, nous avons une histoire capable d’alterner entre scènes vraiment drôles et passages plus sombres sans jamais nuire à l’ambiance, le tout avec une ribambelle de personnages secondaires attachants. En outre, il se révèle finalement accessible à tous les publics : même s'il s’agit d’un animé catalogué comme « shôjo », cela ne doit pas arrêter hommes et garçons qui y trouveront autant de plaisir que leurs homologues féminins.

 

Kare Kano serait-il inattaquable ?

Hélas non, deux gros défauts viennent ternir le tableau.

 

Le premier, plutôt mineur, vient du fait que la seconde partie de la série se concentre majoritairement sur les personnages secondaires plutôt que sur le couple de héros. Au point que Yukino et Arima semblent devenir dans certains épisodes des figurants. C'est dommage, car ce sont des personnages qui sont tous deux bien écrits et, en conséquence, extrêmement attachants et attractifs. C'est bête, mais du coup ils manquent au spectateur pendant ces derniers épisodes.

 

Le second, c’est tous les soucis liés à la fois au manque de budget et aux soucis rencontrés avec la mangaka originale. Sur un total de 26 épisodes, deux et demi sont des épisodes « récapitulatifs », c'est-à-dire qui résument les événements de la série au lieu de raconter des choses nouvelles.

 

Si ce n’est pas forcément un problème en soi, cela le devient quand la série se termine avant même de conclure correctement l’arc qu’elle avait commencé, comme s'il manquait deux épisodes pour le raconter. Ces épisodes récapitulatifs ayant été réalisés plus tard que les autres, après le départ d’Anno, et en partant du principe que ce dernier comptait apporter à l’animé une vraie fin conclusive au lieu de juste laisser une accroche pour encourager les lecteurs à lire la suite dans le manga, on ne peut que se demander ce que ces deux épisodes et demi de contenu inédit supplémentaire auraient pu apporter au récit.

 

En l’état, reste un épisode final… qui n’en est pas vraiment un et laisse le spectateur plus que sur sa faim. Sans doute une bonne technique pour forcer le spectateur à aller acheter le manga, mais ça reste un coup bas.

 

 

Nombreux, trop nombreux sont les animés gâchés par une mauvaise fin. On pourrait dire que Kare Kano est l’un d’entre eux. Néanmoins il serait peu honorable de résumer la série à cela, car au-delà d’une demi-dizaine d’épisodes au mieux médiocres, il en reste une vingtaine qui peuvent amplement garder la tête haute et c'est déjà pas mal du tout.

 

Car, plus généralement, pas d'inquiétudes à voir : cette adaptation animée de Kare Kano vaut le coup d'être vue. Que vous soyez allergiques au shôjo ou non.

 

---

Quand il n’écrit pas des news, Amo s’occupe de son blog Néant Vert et participe au podcast LOLJAPON. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo

Other Top News

0 Comments
Be the first to comment!
Sort by: