CHRONIQUE DU JEUDI : Bokurano

Bokurano, notre enjeu - Chronique du jeudi #12

Tous les jeudis, Amo reviendra sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Ces articles sont garantis sans spoilers et sont susceptibles de contenir des anecdotes triviales et amusantes. Un topic est mis à votre disposition sur le forum pour retrouver toutes les anciennes chroniques !

 

 

Anecdote amusante pour commencer : au début des années 2000, Glénat commence à éditer en France un manga de l’auteur Mohiro Kitoh qui se nomme Naru Taru. Une bonne pioche a priori puisque tout l’univers de cette œuvre semble tourner autour de thématiques proches de Pokémon et, surtout, Digimon. À cette époque, ce sont deux cartons, du succès desquels il faut profiter.

 

NarutaruNous avons donc des enfants qui se retrouvent accompagnés de petits monstres mignons comme tout, le tout avec un style de dessin sobre et léger, le tout dans un univers contemporain parfait. Sauf que Glénat n’avait pas prévu quelque chose : Mohiro Kitoh est un auteur un peu dérangé. Dès la fin du deuxième volume, les petits enfants tout gentils et les monstres tout mignons devenaient des tueurs sans foi ni loi et tout le reste de l’œuvre mélangeait pêle-mêle suicide, viol et massacre. Le malaise est général et la publication est aussitôt arrêtée, Glénat n’ayant pas prévu une seule seconde que le manga – dont ils avaient pourtant acquis la licence eux-mêmes - parte dans cette direction.

La France venait donc de rencontrer l’univers particulier de Mohiro Kitoh.

 

 

Une seconde vague de fans, sept ans plus tard, redécouvrit l’homme lors du début de la diffusion télévisée d’une adaptation d’un autre de ses mangas phares : Bokurano.

 

Désinstalle

 

Été paisible au Japon. Quinze jeunes adolescents passent les vacances ensemble dans ce qui est une sorte de colonie balnéaire. En se baladant dans une caverne, ils tombent sur un homme qui leur propose de jouer à un jeu vidéo. Les enfants, enthousiasmés, acceptent la proposition. Après s’être « inscrits » grâce à une mystérieuse machine, ils s’évanouissent pour se réveiller à l’intérieur d’un gigantesque robot piloté par cet homme qui combat, vaillamment, un autre robot gargantuesque à l’allure effrayante. Il leur explique que, à l’avenir, chaque enfant passera à tour de rôle pour piloter le robot et devra vaincre l’adversaire qui apparaîtra en face, ceci à n’importe quel prix.

 

Une fois le combat remporté, l’homme disparaît, en laissant derrière lui une mascotte au ton désagréable nommée Koemushi qui semble en savoir beaucoup sur le déroulement de ce « jeu », et il apprend donc à son auditoire que le jeu prendra fin quand quinze adversaires auront été vaincus…

 

 

Un banal animé de combats de robots, donc. Oui, mais là arrive le retournement de situation, et les jeunes adolescents vont vite s’en rendre compte : à chaque fois que le match est remporté… le pilote meurt. En étant prévenu du fait qu’il va être le prochain à passer aux manettes. Commence donc pour ces jeunes filles et ces jeunes garçons une avancée inexorable vers la mort. Certains la craignent, d’autres l’acceptent…  et ce va être le principal sujet de la série.  

 

Quelles sont les origines de ce jeu ? Qui sont les adversaires qui apparaissent en face du robot, surnommé Zearth par les enfants ? Peut-on y échapper ? Quand la mort est annoncée, faut-il vivre de manière hédoniste jusqu’au décès ou partir sans un mot ? La mort est-elle une libération après une vie de malheurs ou un obstacle empêchant de pouvoir s’en sortir ? Attention : Bokurano n’est pas une œuvre spécialement conseillée pour avoir la patate.

 

Les héros de Bokurano. Conseil : évitez de vous y attacher.

 

Oh my Gonzo

 

Bokurano est donc initialement un manga en onze tomes, publié au Japon entre 2004 et 2009. Il est donc toujours en cours de publication quand la série animée débute, puisque nous sommes alors au beau milieu de l’année 2007. À la tête de cette adaptation se trouve un certain réalisateur appelé Hiroyuki Morita. Un personnage assez intéressant dans l’industrie de l'animation japonaise puisqu’il n’a que rarement touché à la réalisation d’un animé, travaillant dans « l’ombre » en tant qu’animateur clé et auteur de storyboard dans de nombreuses œuvres. Et quand on voit la liste de ses participations, les grands noms s’enchaînent : Akira, Kiki la petite sorcière, Memories, Perfect Blue, Mes voisins les Yamada, Paranoia Agent, Les Contes de Terremer, Noein ou bien encore Ano Hi Mita Hana no Namae wo Bokutachi wa Mada Shiranai.


Mais en tant que réalisateur ? Seulement deux animés : Bokurano, donc, et un film nommé Le Royaume des Chats. Produit par le studio Ghibli et sorti en France durant l’été caniculaire de 2003, Le Royaume des Chats n’a pas forcément marqué les esprits, mais se révélait un film léger, plein de bons sentiments et très idéaliste dans son discours. Bref, on ne peut pas faire plus opposé que Bokurano qui est une œuvre sombre, cynique et plutôt misanthrope.

 

Ce n’est donc pas une surprise d’apprendre qu’en réalité Hiroyuki Morita déteste Bokurano ! Deux mois après le début de la diffusion de la série, il publie sur son blog une longue note expliquant à quel point il trouve le manga original affreux et décourageant, ne supportant pas les décès incessants du très jeune casting. Avec l’accord de l’auteur qui lui donne carte blanche par rapport à l’univers – à condition que les enfants ne soient pas sauvés « par magie », il commence à partir du premier tiers de l’animé à dévier de la source originale pour finalement proposer une seconde partie inédite et dotée d’une conclusion qui se veut plus  « joyeuse » que le support original.

 

Il conclura ce post par une phrase assez emblématique : « Si vous êtes fans du manga original, s’il vous plaît, ne regardez plus l’animé à partir de maintenant. »

 

 

Regarder Bokurano en animé est donc une expérience assez étrange : le début de la série garde ainsi le ton sombre du support original, mais plus la série avance, plus une forme d’espoir se crée et moins l’animé est difficile à voir. Malgré tout, Morita ne se contente pas de juste édulcorer le manga et d’offrir une happy end sortie de nulle part, loin de là – il offre une conclusion pleine de bonne volonté qui reste cohérente avec l’univers. Néanmoins, un timing très serré se sent dans l’écriture et il serait exagéré de dire que la fin est parfaite. Quelques incohérences et facilités s’installent; rien de bien dramatique, mais il est visible que ç'aurait pu mieux être fini.

 

Malgré tout, voilà un exemple d’adaptation intéressante, où un réalisateur est venu apporter sa personnalité à un projet pour fournir une œuvre différente différent de l’univers qu’il adapte. On appréciera, ou non, la prise d’indépendance de Morita par rapport à l’œuvre originale, mais toutes deux se posent comme deux lectures différentes d’un même postulat, offrant presque au spectateur la possibilité de choisir lui-même la destinée des personnages.

 

Captain Zearth

Mais mis à part ces considérations d’adaptation, que vaut l’animé ? Tout d’abord, malgré le fait que ce soit plus « gentil » que le manga qu’il adapte, Bokurano continue d’aborder des thématiques très sombres. Chaque enfant pilote ainsi tour à tour et les épisodes sont principalement centrés sur les personnages qui vont y passer. Rares sont ceux qui ont une enfance heureuse ! L’histoire de la petite Chizu, par exemple, est particulièrement poignante et seules les personnes les plus dépourvues de cœur ne ressentiront rien devant l’étalage de choses horribles qui lui sont arrivées. C’est le cas le plus « extrême » du casting, mais aussi le plus marquant pour des personnages généralement bien écrits et assez attachants, hélas pour nous. Chaque décès devient ainsi de plus en plus dur au fur et à mesure de l’avancée de la série.

 

Ce ne sont pas les seules victimes de la série : chaque combat se déroule ainsi dans le monde réel. Évidemment, deux robots de cinquante mètres de haut qui se battent en pleine mégalopole, ça fait des dégâts. C’est un autre élément sur lequel la série semble s’attarder : les bâtiments détruits sont très rarement vides et les victimes à la fin de chaque combat se comptent souvent en dizaines de milliers. Comme pour mettre un pied de nez à toutes ces séries de robots qui détruisent des villes comme si de rien n’était, ou qui oublient l’existence des civils au milieu de grandes batailles…

 

En revanche, ne pensez pas regarder Bokurano comme un divertissement. Le rythme est plutôt lent et c’est plutôt difficile à visionner d'une traite.  Techniquement, c’est le studio Gonzo aux manettes, donc ce sont globalement les mêmes reproches que ceux faits à Seto no Hanayome avec, par exemple, un aspect visuel et technique guère reluisant; même si, soyons francs, c’est l’un des meilleurs animés du studio sur ce plan-là – peut-être grâce à la réalisation de Morita qui est à la base un animateur clé et qui a appris les bons plans chez Ghibli ? On peut émettre des hypothèses, bien qu'au final ça ne fasse que sauver les meubles.

 

J'oubliais, mention spéciale au fantastique générique d’ouverture. Nommé « Uninstall » et interprété par Chiaki Ishikawa, la musique est assez fabuleuse et est encore aujourd’hui la coqueluche des différents karaokés de France et de Navarre.

 

 

Sept ans après, Bokurano reste une œuvre assez intéressante entre autres grâce à son scénario d’une rare cruauté. Cette adaptation animée parvient à rester assez fascinante du début à la fin, mais il faudra faire attention, car le changement de ton et de vision rend les deux moitiés de cet animé assez différentes l’une de l’autre. C'est sans doute la principale faiblesse de cet animé puisque s'il est possible d’aimer une partie de Bokurano, il est difficile d’en apprécier l’intégralité. Cela reste, dans tous les cas, une expérience unique à réserver aux gens mentalement préparés.

 

Quand il n’écrit pas des pavés, Amo s’occupe de son blog Néant Vert et participe au podcast LOLJAPON. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo

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