CHRONIQUE DU JEUDI : Utena

Shôjo Kakumei Utena – La chronique du jeudi #41

Tous les jeudis, Amo revient sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Un topic est mis à votre disposition sur le forum pour retrouver toutes les anciennes chroniques.


Est-ce que vous aimez les shôjos ? Est-ce que vous aimez les combats d’épées ? Est-ce que vous aimez tout ce qui est un peu barré ? Est-ce que vous aimez deux choses sur les trois qui viennent d’être citées ? Alors, vous allez sans doute être intéressé par l’animé de cette semaine qui nous ramène dix-sept ans en arrière : Utena, la fillette révolutionnaire.


On avait déjà vaguement évoqué Utena par le passé lors de la chronique dédiée à Serial Experiments Lain. On expliquait alors que Lain avait, en son temps, contribué à modifier la façon dont le genre seinen était utilisé par l’animation japonaise, à la manière d’un Evangelion qui avait su déconstruire et chambouler la façon dont était bâti le shônen et, plus spécifiquement, le mecha. On avait utilisé Utena comme exemple pour expliquer que, dans cette fin des années 90 riche en révolutions, le genre du shôjo n’était pas non plus passé à côté de ces déconstructions et analyses poussées. Car oui, Utena se présente comme un shôjo, mais ne vous arrêtez à cette dénomination, surtout si vous êtes un lecteur homme rempli de préjugés, parce que c’est en fin de compte beaucoup plus étrange que cela.


Utena Tenjô à gauche, Anthy Himemiya à droite


Sans contrefaçon


Le scénario d’Utena prend place dans l’académie Ohtori, une riche école d’exception dans laquelle entre une nouvelle élève nommée Utena Tenjô. Mais Utena n’est pas une élève comme les autres, car stupeur et tremblements, elle refuse de porter l’uniforme féminin pour à la place porter veste et pantalon comme n’importe quel autre élève mâle. Devenant progressivement une idole pour les élèves féminins de son école, Utena cache en fait une importante motivation quant à sa venue dans cette académie : trouver un « prince » qu’elle a rencontré lorsqu’elle avait sept ans durant les funérailles de ses parents. Prince qui lui a dit de venir à l’académie Ohtori pour qu’ils se retrouvent, et Utena est bien motivée à lui montrer qu’elle aussi est devenue un prince.


Sauf qu’évidemment, ça ne se passe pas aussi facilement : une fois sur place, elle fait la rencontre d’une jeune fille nommée Anthy qui semble subir brimades et abus de la part d’un autre élève, Saionji, un membre du conseil des élèves particulièrement détestable et qui se conduit comme un malotru avec la fille. Après avoir essayé d’aider Anthy, Utena se retrouve convoquée à un duel à l’épée contre Saionji et, à la fin du duel, hérite du droit de « posséder » Anthy. La jeune fille semble être liée à une étrange machination et Utena découvre que les autres membres du conseil des élèves s’affrontent régulièrement à l’épée pour avoir le droit de posséder Anthy qui serait la clé pour détenir « le pouvoir de révolutionner le monde ».


Utena va donc se retrouver à affronter l’ensemble du conseil afin de protéger Anthy et de devenir son prince. Pendant les 39 épisodes que dure la série, inutile de dire qu’une machination peut en cacher une autre, et que le pouvoir de changer le monde n’est pas aussi incroyable qu’il paraît l’être…


Utena combattant le vil Saionji


Utena, la fillette révolutionnaire est donc un animé produit en 1997 par le studio J.C. Staff, avec à sa tête Kunihiko Ikuhara, que l’on connaît pour de nombreux épisodes de Sailor Moon et, plus récemment, Mawaru Penguindrum. Une figure colorée et assez excentrique de l’animation japonaise, assez connue pour mépriser nombre de codes pourtant très ancrés dans l’industrie, comme par exemple la représentation des sexes et pour offrir des visuels toujours très colorés et particuliers.


Et, visuellement, Utena est effectivement une série très particulière. Si elle emprunte au genre du shôjo nombre de codes graphiques et visuels, c’est les décors et la réalisation qui se démarquent du lot. Très coloré, l’univers d’Utena n’est pas avare en symbolisme, mis en avant par un design qui aurait pu inspirer les productions SHAFT comme Madoka Magica ou Sayonara Zetsubô Sensei. La réalisation en elle-même sait faire preuve d’excentricité et arbore des idées aussi folles que la réutilisation permanente des mêmes plans qui reviennent, inlassablement, d’épisode en épisode. Le même plan de deux minutes d’escalade de la tour qui fait son grand retour à chaque épisode et toujours avec la même musique est une idée démente mais pleinement assumée, que le réalisateur utilise pour jouer avec les attentes de son spectateur.


On mentionnera également les délires graphiques parfois absurdes, comme ces discussions entre membres du conseil des élèves qui se baignent parfois dans le non-sens complet avec, par exemple, une partie de base-ball en plein milieu de la salle, et mille autres délires. La série joue également avec d’autres concepts familiers comme celui d’épisode « récapitulatif », qui ici deviennent des épisodes apportant des révélations scénaristiques que peuvent rater ceux ayant décidé de les sauter !


Utena avec une couronne, t’as la classe ou tu l’as pas

Cerveau retourné à 360°


Utena est également une série connue pour son intrigue tordue. Ikuhara est un réalisateur qui aime bien que son auditoire conserve sa part d’imagination et ceux qui ont vu Mawaru Penguindrum sauront donc d’avance à quoi s’en tenir. Ainsi, tous les éléments ne sont pas forcément offerts au spectateur sur un plateau d’argent et il y a régulièrement une ambiguïté très forte dans les propos et la manière dont le scénario se déroule. Sans compter l’irruption régulière de l’absurde et du non-sens qui viennent rendre certaines scènes particulièrement difficiles à lire.


Cette ambiguïté, elle s’étend à toute la série. Celle-ci ne vous dira jamais clairement si tel personnage est bon ou mauvais. D’ailleurs, en général, le concept même de bon et de mauvais est à exclure du vocabulaire de la série, qui se retient bien de juger ses personnages, même quand ils sont aussi moralement détestables comme Saionji. Comme pour s’excuser, le développement des personnages principaux est lui très travaillé. Chaque personnage voit au moins un épisode lui être dédié et rares sont ceux à ne pas être développé durant l’ensemble de la série. Anthy est l’exemple parfait avec des évolutions et des changements constants tout le long de la série, qui lui permettent de passer progressivement au premier plan.


Qu’est-ce que Tôga, le président du conseil, vient chuchoter à Utena ?


Cette ambiguïté et cette confusion sont travaillées, maîtrisées, mais évidemment, si vous n’attendez pas d’un animé qu’il vous rende confus et vous fasse réfléchir, Utena sera une vision difficile, surtout dès la fin du premier tiers de la série.


Car Utena se divise en trois parties, et plus la série avance, plus celle-ci devient sombre. Le premier tiers de la série est ainsi proche d’un mélange shôjo/shônen assez classique, avec « simplement » de nombreux délires graphiques. L’humour reste présent et les enjeux clairs mais simples : Utena doit défaire tous les membres du conseil et protéger Anthy de son « adversaire de la semaine ». Quelques rebondissements parsèment le chemin et l’on trouve deux ou trois épisodes « bonus » dédiés à Nanami, la sœur du président du conseil des élèves, qui sont de gigantesques délires hilarants – difficile de ne pas sourire en repensant à l’épisode avec les éléphants. Si vous avez vu la série, vous voyez ce qu’on veut dire.


Mais à partir du deuxième tiers, la série devient plus sombre. Soudainement, les certitudes commencent à s’effacer, de nouveaux adversaires apparaissent et le personnage d’Utena commence à être un peu confus par rapport à tout ça. La troisième partie finit d’enfoncer le clou avec une héroïne éponyme de plus en plus en retrait, qui semble finalement incapable de sortir la tête de l’eau et de cette intrigue générale qui la dépasse. Pas d’inquiétudes cependant : la fin est riche en émotions et parvient à toucher notre subconscient.


Qu’on se le dise : la série aime les roses

La révolution sera cinématographique


Initialement, Utena s’inscrivait dans un grand projet transmédia. Ainsi, peu avant la sortie de la série débutait celle d’un manga reprenant les bases de l’histoire, mais se déroulant dans un univers alternatif qui ne dépeint pas les mêmes événements que l’animé. Un jeu vidéo sur Sega Saturn était également au programme, ainsi qu’une série de light novels dédiés aux personnages secondaires. Mais, en 1999, débarque sur les écrans japonais Utena : apocalypse de l’adolescence qui est présenté comme le « film de la série » mais qui, évidemment avec Ikuhara, déboussole très vite le spectateur.


Le film, d’une durée de 1 h 20, prend à nouveau place dans un univers alternatif. On y retrouve toujours cette même base : Utena Tenjô, élève déguisée en garçon, qui doit protéger Anthy au cours de duels à l’épée. Tout est modifié : l’académie est désormais bien plus moderne et encore moins cohérente qu’avant d’un point de vue architectural. Les élèves du conseil possèdent le même caractère, mais pas forcément le même passé ou les mêmes motivations que dans la série. Enfin, le scénario change également du tout au tout. Disons qu’en 1 h 20, le film parvient à retranscrire impeccablement l’univers d’Utena tout en utilisant une réalisation qui semble beaucoup plus travaillée et plus justifiée par moments. Reste une fin qui a encore moins de sens que celle de la série et qui laisse aux spectateurs la joie de se tirer les cheveux pour essayer de la théoriser. Cette fin « mindfuck » reste néanmoins tout à fait cohérente dans l’univers global d’Utena.


Pour l’occasion, l’Utena du film arbore une coupe et un look beaucoup plus masculin, cohérent avec le propos du film


Le film possède la qualité de pouvoir être vu en standalone, c’est-à-dire sans avoir vu la série. Malgré tout, difficile de ne pas vous conseiller d’avoir vu la série au préalable, car elle reste très intéressante. C’est une véritable curiosité de l’histoire de l’animation japonaise et même si bien souvent les avis concernant Utena sont fort extrêmes – on aime ou on déteste, le juste milieu n’existe pas vraiment – il serait idiot de ne pas tenter le coup. La série dispose d’un ton suffisamment intelligent pour rester pertinente même plus de quinze ans après sa sortie et pour justifier sa place historique d’animé phare de la fin des années 90.


Et, vraiment, l’épisode des éléphants


Jeune adulte responsable qui monte chaque jour des escaliers en écoutant Zettai Unmei Mokushiroku, Amo s’occupe de son blog Néant Vert et participe au podcast LOLJAPON. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo 
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