CHRONIQUE DU JEUDI : Sazae-san

Sazae-san – La chronique du jeudi #73

Tous les jeudis, Amo revient sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Un topic est mis à votre disposition sur le forum pour retrouver toutes les anciennes chroniques.

 

La série dont on va parler aujourd’hui est très particulière. Il y a très peu de chances que vous en ayez entendu parler alors que c’est un animé qui peut très clairement être cité comme un monument au Japon. Elle a battu des records, est citée comme modèle par des personnalités importantes du pays et est connue de tous au sein de l’archipel. Pourtant, en Occident, c’est une série méconnue et impossible à regarder.

 

Mesdames, messieurs, aujourd’hui on va parler de Sazae-san.


Toute la petite famille héroïne de la série, avec Sazae et sa coiffure mythique tout à gauche

 

Remontons dans le temps, très loin dans le temps. Nous sommes en 1946 et le Japon sort d’une guerre qui, comme vous le savez déjà, lui a coûté énormément aussi bien sur le plan humain que sur le plan social et économique. Les Japonais connaissent la famine, la privation et leur système politique est entre les mains de ce qui était il y a encore un an le grand ennemi américain. C’est dans ce contexte qu’une jeune auteure de 25 ans prend sa plume et son crayon et entreprend la publication d’un petit manga mettant en scène une héroïne pleine de vie et de ressources. Cette auteure, c’est Machiko Hasegawa, et ce manga c’est, vous le devinez, Sazae-san.

 

Sazae-san est un yonkoma — ces mangas comiques en 4 cases semblables aux comic strips américains — qui possède une intrigue relativement simple : Sazae-san est une jeune dame qui doit gérer sa famille un peu fofolle dans ce Japon d’après-guerre. Sauf que, évidemment, elle n’est pas forcément la plus terre à terre du domicile et que certaines de ses décisions ou actions amènent l’hilarité.

 

Le manga original connaîtra une longévité assez impressionnante qui s’étalera de 1946 jusqu’à 1974, offrant plus de vingt-cinq ans de publication, un chiffre assez rarement atteint.

 

Mais ce qui nous intéresse bien plus est évidemment l’adaptation animée, et là les chiffres sont toujours plus dingues : Sazae-san a débuté sa diffusion en octobre 1969… et est toujours en cours de diffusion. C’est prêt de quarante-cinq années de diffusion ininterrompue. À l’heure actuelle, c’est près de 2 340 épisodes qui ont été produits et diffusés, sachant que chaque épisode est lui-même découpé en trois mini-épisodes et que par conséquent, même si on ne peut pas forcément donner un chiffre plus précis, le nombre d’épisodes est à l'heure actuelle autour de 7 300...

 

L'épisode 5525 avait l'air particulièrement anxiogène, du coup

 

Mais qu’est-ce que la série raconte pour pouvoir remplir autant d’épisodes ? Oh, la plupart des épisodes s’amusent à adapter le manga original. Ils ont tout adapté ? Pas grave : on peut réadapter certains sketches du manga en le modernisant un chouia de-ci de-là. Quelques histoires originales surviennent de temps en temps, mais elles sont finalement plutôt rares : Sazae-san est une série qui fonctionne en cercle fermé.

 

Et il n’y aura que les fans les plus hardcore de la série qui pourraient de toute manière remarquer la réutilisation des mêmes gags puisque Sazae-san est une série qui a deux particularités importantes. La première, c’est de ne pas être disponible en magasin, il n’y a ainsi pas de coffrets VHS, Betamax, Blu-ray ou DVD de la série. La seconde, c’est que les épisodes ne sont jamais rediffusés. Dès lors, il faut avoir une mémoire de fer pour se souvenir des éventuelles répétitions…

 

Dans cet épisode, le petit garçon donne un bonbon au poivre à Sazae, ce qui défonce son maquillage. C'est drôle !

 

Sazae-san, c’est donc un rendez-vous du dimanche soir (son horaire de diffusion) incontournable pour les Japonais qui ont grandi en même temps que la série. C’est ce qui rend cet animé une quasi-institution, aussi indéboulonnable qu’un Michel Drucker sur France 2. Sazae-san est devenu un animé qui parle avant tout à un public de retraités, et Dieu sait que celui-ci constitue une portion loin d’être négligeable au Japon.

 

Comme on l’a dit, l’animé a traversé les époques (quarante-cinq années d’existence, tout de même), et cela se ressent sur de nombreux points. Ainsi la doubleuse de Sazae, Katou Midori, est toujours en activité sur le personnage, malgré ses soixante-dix ans désormais bien passés alors qu’elle n’en avait que trente au moment de prendre le rôle ! En réalité, c’est même le rôle de sa vie vu qu’elle n’aura jamais fait d’autres rôles à côté. Il faut dire aussi que doubler Sazae n’est pas une sinécure tant le personnage est un véritable moulin à paroles.

 

Les autres doubleurs n’ont pas forcément eu cette chance, trouvant la mort au fur et à mesure de la progression de la série… Certains personnages en sont ainsi à leur troisième voire quatrième doubleur depuis le début de la diffusion ! Sans parler évidemment de l’auteure elle-même, Machiko Hasegawa, qui nous a quittés en 1992, d’une crise cardiaque à l’âge honorable de soixante-douze ans.

 

Une rare image d'un vieux numéro de la série, on peut constater tout de même les évolutions graphiques

 

Autre fait intéressant, qui montre l'âge de la série : au moment de faire la transition du dessin animé à la main vers le dessin animé et colorisé numériquement, Sazae-san a fait le choix osé… de ne pas faire la transition du tout. C’est donc officiellement la seule série aujourd’hui toujours animée de manière traditionnelle. Certaines mauvaises langues vous diront que vu la pauvreté technique de la série, ça ne donne pas forcément plus de travail aux équipes du studio qui réalise l’animé, le studio Eiken, mais là aussi Sazae-san n’a pas la prétention d’être un chef-d’œuvre de sakugas.

 

Il n’y a d’ailleurs pas que la technique et les doubleurs qui ont vieilli, mais aussi les idéaux. Au moment de la publication du yonkoma original, dans les années cinquante et soixante, Sazae-san était très progressiste voire plutôt féministe pour son époque. Néanmoins ces propos n’ont pas évolué d’un iota au fur et à mesure des années, créant un étrange décalage avec les nouvelles générations. Ainsi, la principale critique qui est adressée au show, mais ce qui fait son succès auprès du public retraité, c’est qu’il est aujourd’hui surtout doté d’un ton très nostalgique et passéiste pour cette époque dorée de la part d’un Japon alors resplendissant sur le plan économique.

 

Des personnages heureux et modernes

 

Est-ce un mal, est-ce un bien ? La série est incontestablement datée, elle tourne en rond ; mais en même temps, elle n’a pas l’ambition d’être révolutionnaire et ce genre de programme divertissant mais sans intelligence ni originalité peut être assez typique de la programmation télévisée japonaise dans son ensemble. Dans ce sens, Sazae-san est moins un animé qu’un programme télé culte et si c’est un titre absolument inintéressant à regarder pour nous autres otakus occidentaux, reste qu’il est important de connaître son existence puisqu’il s’agit vraisemblablement de la série animée la plus connue de ce Japon qui nous fascine tant. 

 

Jeune adulte responsable situé entre tradition et modernité, Amo s’occupe de son blog Néant Vert et participe au podcast LOLJAPON. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo

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