CHRONIQUE DU JEUDI : Miss Hokusai

La chronique du jeudi #115 – Sarusuberi

Tous les jeudis, Amo revient sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Un topic est mis à votre disposition sur le forum pour retrouver toutes les anciennes chroniques. Jehros avait déjà mentionné Miss Hokusai dans un top 3, voilà une chronique pour en savoir plus.

 

Katsushika Hokusai.

 

La grande vague de Kanagawa, Hokusai

 

Voici un nom mythique de l’art japonais. Nous sommes alors à la fin du XVIIIe siècle, le Japon ne s’est pas encore occidentalisé, reste une nation fermée et à l’écart du reste du monde. C’est dans ce contexte que se développe, donc, ce grand artiste, Katsushika Hokusai. Formé par un autre artiste influent de l’époque, Katsukawa Shunsho, Hokusai va rapidement se créer une réputation, réputation qui trouvera son apogée en 1814 quand, à l’âge de 55 ans, l’homme revient d’un long voyage autour du Japon et publie le premier volume de ses Hokusai mangas, une ribambelle de croquis et d’études qui vont trouver un succès important au Japon mais aussi sortir des frontières de l’île via les photographies d’un médecin allemand, qui vont créer une certaine sensation en Europe de l’Ouest. Quand le Japon s’ouvrira au monde en 1951, les douze carnets vont rapidement être copiés et distribués partout en Occident, ce qui va cimenter sa réputation tout autour du globe.

 

Mais ce succès international, l’artiste n’en profitera point car Hokusai meurt en mai 1849, à l’âge vénérable de 88 ans, étant néanmoins resté peintre et artiste jusqu’au dernier moment. Il laisse derrière lui cinq enfants dont une fille, Sakae, qui est elle aussi artiste et va d’ailleurs prendre le nom d’artiste d’O-Ei. Et c’est cette fille en particulier qui va nous intéresser puisque la chronique du jeudi de cette semaine va être centrée sur le film qui lui est dédié, le très récent Miss Hokusai.


O-Ei au centre, entourée de nombreux personnages du film

 

Vous l’avez donc compris, le film Miss Hokusai va se centrer sur le personnage d’O-Ei, la fille — et disciple —  de Katsushika Hokusai. Le film prend donc place en 1814, à l’époque où Hokusai est encore vivant, et ne possède pas de véritable grand fil rouge ni d’intrigue très poussée : c’est surtout une compilation de plusieurs petites histoires mettant en scène, donc, Hokusa, O-Ei et un troisième larron, Ikeda, lui aussi disciple de Hokusai. Une de ces histoires, par exemple, se concentrera sur la petite sœur aveugle d’O-Ei, tandis qu’une autre reviendra sur les travaux d’O-Ei, travaux souvent réalisés par leur père et crédités du nom de celui-ci. Une autre histoire verra le trio de héros faire face à d’étranges événements fantastiques tout droit venus des dessins les plus affreux de Hokusai… car si ce qu’il avait dessiné n’était finalement pas que la réalité ?

 

Assez décousu, le film va donc nous faire voguer d’histoire en histoire, souvent sans le moindre effort en matière de transition. Le seul point commun étant, à chaque fois, la place centrale du personnage d’O-Ei dans ces histoires, personnage qu’il est difficile de ne pas apprécier tant il est charismatique. En effet, O-Ei n’a pas le profil d’une fille qui se laisse faire : elle n’a jamais peur de dire ce qu’elle pense, elle est indépendante, très travailleuse, très talentueuse. Se fichant relativement de ce que les hommes pensent d’elle, elle sait faire son trou dans une société très masculine et, surtout, où l’ombre de son père prend toute la place.

 

 

Maintenant, la structure du film fait qu’elle évolue peu le long du récit, ce qui est plutôt dommage, mais ça n’en reste pas moins un personnage fort et attachant, qu’on prend plaisir à suivre tout au long de l’heure et demie que dure le film. Film qui va sans doute très fortement surprendre tous ceux qui s’attendaient à une biographie assez classique des deux membres de la famille Hokusai puisqu’ici, finalement, rien n’a vraiment d’accroches sur le réel. Au contraire, tout semble plus calqué sur les dessins de Hokusai que sur sa vie : chaque histoire semble ainsi faire référence à une ou des œuvres emblématiques du maître, et il est facile de rater ces liens si l’on a pas la moindre connaissance de son travail. Ce qui peut expliquer, du coup, ce côté décousu qu’ont pu ressentir beaucoup de spectateurs occidentaux, peu connaisseurs, et ce n’est pas anormal, du travail de Hokusai.

 

De l’autre côté, le film se veut aussi être une vraie ribambelle d’émotions ; on y trouve beaucoup de scènes comiques — le personnage d’Ikeda n’étant pas avares en sottises et le très grand sérieux d’O-Ei et Hokusai les rendent parfois drôles dans des situations adaptées —, souvent égrenées au milieu de scènes plus contemplatives voire parfois assez riches en émotions, l’arc narratif de la petite sœur aveugle d’O-Ei possédant une conclusion assez touchante.

 

 

Enfin, au-delà de la vie de Hokusai, c’est surtout le Tokyo — alors nommé Edo — de 1814 qui est mis à l’honneur dans ce film. Les décors du film sont assez sublimes et montrent donc souvent ce Tokyo d’avant l’ère Meiji qui est souvent oublié par la culture visuelle japonaise dans son ensemble. Loin de l’idéalisation exagérée de l’Edo des mangas de samouraï, on a ici une cité peuplée, grouillante de vie, aux hauts bâtiments en bois et dont les ponts jouent un rôle central — c’est ici que se font les rencontres et que, paradoxalement, l’héroïne visite pour se détendre.

 

Et cette concentration sur les décors est d’autant plus bienvenue que Miss Hokusai est un très beau film. Déjà très bien animé, le film dispose en outre d’une excellente palette de couleurs et d’un chara design très remarquable, et il est rare que chaque plan ne possède pas une quantité ahurissante de détails. L’atelier d’Hokusai — qu’on visite très régulièrement — change constamment durant le film et le spectateur semble le redécouvrir à chaque séquence.

 

 

À la réalisation du film on retrouve Keiichi Hara, un réalisateur âgé de plus d’une cinquantaine d’années, qui a très tôt réalisé son premier film animé en 1984 et en a produit une vingtaine entre 1984 et 2008 mais n’a jamais vraiment été connu du public occidental jusqu’à la fin des années 2000 pour une raison simple : ses productions impliquent quatre films Doraemon et treize films Crayon Shin-chan ! Ceux-ci ne manquent pas de qualités mais inutile de dire qu’en France ils n’ont jamais été très remarqués. Il se fera surtout connaître en 2008 avec le film Un été avec Coo qui connaîtra un succès honorable puis en novembre 2011 avec la sortie française de son second film original, le très bon Colorful. C’est ce film qui va commencer à créer sa réputation en Occident, presque trente ans après ses débuts en tant que réalisateur de film ! Très similaire, finalement, au délai entre la parution des carnets de Hokusai au Japon et leur publication en Occident…

 

Le film semble avoir été important pour Keiichi Hara, qui était un très grand fan du manga original, Sarusuberi. Sarusuberi est un manga écrit entre 1982 et 1987 par Hinako Sugiura, mangaka… et historienne spécialisée dans la période Edo du Japon. C’est donc ce manga qui va servir d’influence au réalisateur, qui va tâcher d’écrire un premier jet du scénario en essayant de focaliser celui-ci sur la relation entre O-Ei et sa sœur, O-Da. Le manga original reste malgré tout une influence puisqu’on trouve au final dans le film autant de scènes tirées de l’œuvre papier que de scènes inventées pour l’occasion.

 

 

Et en fin de compte, Miss Hokusai reste une très bonne vision. S’il manque le petit quelque chose qui pousserait le film au rang supérieur, il est loin d’être raté et vaut principalement le coup pour sa reconstitution du Tokyo du début du XIXe siècle et son personnage principal, charismatique. On ne peut donc que vous le conseiller, d’autant qu’il est sorti récemment en format physique chez nos confrères de @Anime. Si vous cherchez donc un film japonais récent de qualité qui ne soit ni du Ghibli ni du Hosoda, c’est une bonne piste !

 

Amo s’occupe de son blog Néant Vert et gère le podcast musical Kaorin, dédié à la culture visuelle japonaise. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo.

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