CHRONIQUE DU JEUDI : Saekano

La chronique du jeudi #131 – Saenai Heroine no Sodatekata

Le jeudi, Amo revient sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Un topic est mis à votre disposition sur le forum pour retrouver toutes les anciennes chroniques.

 

Après deux mois de repos nécessaires pour retrouver la passion et réarranger ses idées, la chronique du jeudi est de retour ! Et pour l’occasion on va s’attaquer à Saenai Heroine no Sodatekata, un animé de 2015 qui fera cette année son grand retour sur les télévisions japonaises avec une seconde saison qui a été annoncée ni plus ni moins qu’il y a dix-huit mois, ce qui est un délai tout à fait raisonnable. À l’heure où les animés de romances continuent toujours autant de pulluler, qu’est-ce qui a permis à Saekano de sortir du lot ? C’est ce qu’on va tâcher de déterminer.

 

Utaha, Michiru et Eriri avec, au loin derrière, Megumi et Tomoya

 

Tomoya Aki, le héros de notre récit, est lycéen mais surtout un énorme otaku. Sa chambre croule sous les figurines, les light novels et les boîtes de jeux vidéo qu’il se paie grâce à de multiples petits boulots et il s’est rapidement créé une petite réputation sur Internet avec son blog, dont les articles et les critiques font aujourd’hui autorité dans le milieu. Un beau matin, alors qu’il escalade une des collines de sa ville, il rencontre une fille de son âge dont la vision va le subjuguer et le fasciner, créant en lui l’envie de retranscrire cette rencontre dans un visual novel romantique. Il va donc lancer ce projet et attirer autour de lui une fine équipe de talents. Il va d’abord recruter Utaha, la meilleure élève du lycée mais aussi une écrivaine de talent dont le nom commence à se faire connaître dans l’industrie du light novel. Il va également mettre la main sur Eriri, membre du club d’art et dessinatrice de doujinshi particulièrement réputée. Mais, surtout, il va recruter la très calme, très discrète et très normale Megumi qui, à sa grande surprise, est non seulement la fille qu’il a rencontrée sur la colline mais aussi une de ses camarades de classe à laquelle, juste ici, il n’avait jamais prêté la moindre attention !

 

L’intrigue de Saekano va donc tourner autour de la création de ce jeu d’un genre particulier et nos héros vont le constater : avec une si mince équipe, écrire et créer un visual novel digne de ce nom n’est pas simple ! D’autant que Tomoya possède un caractère pas toujours très enclin à la diplomatie, qu’Utaha adore insulter et prendre de haut son entourage, qu’Eriri est incroyablement susceptible et que Megumi n’a… pas de rôle très précis dans tout ça. Arriveront-ils malgré ça à sortir leur jeu ?

 

 

Mais, on le notera vite, cette intrigue n’est finalement qu’un gigantesque prétexte car ce que Saekano veut vraiment faire, c’est prendre le genre de la romance et essayer de le décortiquer, de l’analyser. Le fait que les personnages doivent créer un visual novel de romance vont les amener à se poser une question simple : qu’est-ce qu’une bonne histoire romantique ? À partir de là, ils vont en discuter entre eux et parfois le mettre à exécution, quitte à créer ce décalage étrange où les personnages vont parfois se moquer des généralités du genre romantique pour, derrière, le faire et tomber eux aussi dans ces clichés. Car, évidemment, ce casting très féminin ramène aux romances-harems à la To Love, Ichigo 100% ou Amagami, quand le héros se retrouve entouré de jeunes filles qui semblent toutes amoureuses de lui, et Saekano ne va pas contredire cet archétype, avec au total près de cinq personnages féminins qui tourneront autour de Tomoya qui, évidemment, ne se rendra jamais vraiment bien compte de leurs sentiments et repoussera toutes les avances et tous les flirts qu’il recevra.

 

Pris au premier degré, Saekano ne pourrait donc être qu’une comédie romantique de plus, mais c’est avec une lecture au second degré qu’on appréhende l’intérêt de cette série qui a, effectivement, des choses à dire sur tout un genre, et s’en moque souvent de manière frontale et peu explicite. Le fait que le light novel original soit écrit par Fumiaki Maruto, écrivain de visual novels romantiques tels que White Album 2, crédibilise le propos et on sent bien que par moments l’auteur attaque les contraintes du genre et ses clichés les plus stupides, comme une vengeance froide. Saekano tourne parfois au défouloir, ce qui s’exprime aussi bien par des références humoristiques assez peu subtiles que par des scènes de fanservice assumées, qui jouent très gentiment avec les limites.

 

 

Mais cette écriture, elle n’est cependant pas parfaite. Tout d’abord, l’auteur tente parfois trop souvent de faire dans l’humour méta et brise le 4e mur de manière parfois trop forcée, brisant le naturel du show. Quand dans une des scènes de la série, une des héroïnes se plaint littéralement de ne pas avoir été assez présente dans l’épisode précédent, on peut sourire sur la blague mais elle n’a clairement pas sa place dans une œuvre qui, le reste du temps, ne fait jamais mention du fait que les personnages puissent avoir conscience du média dans lequel ils sont. C’est donc assez maladroit, et n’a pas grand intérêt.

 

Ensuite, il faut bien l’avouer, le héros est particulièrement antipathique, ne montrant que très peu tout le long du récit ses bons côtés. Trop souvent il force les autres personnages à faire des choses pour lui, les remercie peu, les traite souvent comme du poisson pourri, est souvent hystérique, arrogant, imbu de lui-même et a la très mauvaise habitude d’exagérer tout ce qu’il se passe. Et il n’est pas même pas efficace une seule seconde dans sa gestion du projet de visual novel ! Difficile de s’identifier à lui et, surtout, difficile de croire que cinq filles peuvent tomber amoureuses d’un personnage aussi négatif. Certes, il est à contre-pied du héros classique de romcom qui, comme le veut l’archétype, est souvent un garçon gentil et serviable sans la moindre personnalité et, du coup, cela participe encore un peu plus à la déconstruction du genre que veut opérer la série. Mais n’était-il pas possible d’au moins lui injecter quelques qualités naturelles ? Incompréhensible.

 

 

Heureusement, les héroïnes savent se défendre par rapport à ses sautes d’humeur que ce soit par le sarcasme (Megumi), les châtiments physiques (Eriri) ou l’humiliation (Utaha.) Car si le héros est bien l'une des choses les plus agaçantes de cet animé, on ne peut clairement pas dire la même chose des héroïnes qui, si elles appartiennent toutes à des archétypes assez éculés, parviennent à en sortir grâce à un fort caractère, un certain charisme, une vraie présence et une mise en scène qui sait les mettre en avant. Alors, certes, elles aussi ne sont pas dénuées de défauts, mais ici c'est beaucoup plus équilibré et chaque personnage féminin a le droit à sa scène marquante, qui va les faire sortir de leurs coquilles et leur offrir une plus grande profondeur. Cela se ressent vraiment sur le personnage de Megumi qui est souvent cantonné à être la « fille normale » mais contrebalance avec un vrai fiel et un sens de la répartie qui fait fréquemment mouche, lui permettant d'aller au-delà du rôle dans lequel on aurait pu la croire figée. 

 

Un autre point étrange : si vous débutez la série en la regardant sur Crunchyroll, vous noterez que celle-ci débute par un épisode 0... qui chronologiquement se déroule à la fin de la saison. Là encore un choix étrange, d’autant plus quand l’épisode en question ne nous présente aucun des personnages, nous plonge directement dans le casting de la série et se perd pendant vingt minutes dans une ribambelle de discussions diverses et variées dont certaines, par exemple, sur l’état de l’industrie de l’animation japonaise ! En parallèle, on nous offre du fanservice à gogo avec scènes aux sources chaudes, kimonos trop larges pour les héroïnes et flirts nocturnes entre personnages. Diffusé la semaine qui précédait l’épisode 1, cet épisode 0 donne clairement le ton auquel l’auditeur de Saekano va devoir s’attendre, mais son aspect in media res va aussi en larguer plus d’un. Quand on vous dit que cette série ne veut rien faire comme les autres…

 

 

En somme, Saekano est une romance un peu à part qui, il faut bien l’avouer, se la joue pas mal et aime bien désarçonner le spectateur, qui ne sait jamais vraiment très bien s’il regarde une parodie de comédie romantique ou quelque chose qui se prend beaucoup plus au sérieux. Visuellement très coloré, avec un chara design que l’on doit à l’excellente illustratrice Misaki Kurehito, la série n’a pas de défauts particulièrement remarquables sur le plan technique, mettant plutôt bien en scène un animé mine de rien assez verbeux et un peu intello. Bref, Saekano est une étrange romance, qui ne sait toujours sur quel pied danser, qui alterne en permanence entre sérieux, humour et fanservice, et qui est même régulièrement coupable d’hypocrisie, à faire ce dont il se moque. Heureusement, on peut compter sur des personnages féminins forts en gueule pour épicer un peu cette recette assez unique mais qui ne convainc pas toujours.

 

Illustration du light novel original par Misaki Kurehito, aussi connue comme illustratrice des couvertures du magazine Comic AUN qui, comme son nom ne l'indique clairement pas, est spécialisé dans le bon vieux hentai.

 

Amo s’occupe de son blog Néant Vert et gère le podcast musical Kaorin, dédié à la culture visuelle japonaise. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo.

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