CHRONIQUE DU JEUDI : Bleach

La chronique du jeudi #85 - Bleach

Tous les jeudis, Amo revient sur un animé terminé. L’occasion de découvrir ou redécouvrir aussi bien des classiques que des titres tombés dans l’obscurité. Un topic est mis à votre disposition sur le forum pour retrouver toutes les anciennes chroniques.

 

Le succès de l’animation japonaise a longtemps principalement reposé sur les longues adaptations fleuves de mangas populaires, marquant profondément son image auprès de l’opinion publique. Demandez à n’importe qui dans la rue de vous citer des animés, il vous citera forcément Dragon Ball, Sailor Moon, Saint Seiya, Naruto ou One Piece. Des séries qui, pour la majorité, dépassent allègrement la centaine d’épisodes et continuent régulièrement à être mises en avant via de nouvelles saisons ou des rééditions quand, évidemment, la série n’est pas toujours en cours de diffusion ou parution.

 

De nos jours, cette habitude s’est largement estompée. Vous avez pu le remarquer, aujourd’hui, les longues séries en centaines d’épisodes sont, pour ainsi dire, devenues rarissimes. Un manga à succès sera ainsi souvent adapté en plusieurs saisons de 13 ou 26 épisodes entrecoupées de nombreuses pauses, et rares sont ceux qui sont diffusés d’une seule traite, “à l’ancienne”. Les exemples récents sont finalement peut-être peu nombreux : Fairy Tail a débuté en 2009 et dépasse aujourd’hui les 250 épisodes… mais a en même temps fait une pause d’un an, créant une cassure. World Trigger a débuté l’an dernier et semble partir sur ce modèle-là, mais la série est encore trop jeune pour pouvoir se prononcer. L’adaptation animée de Toriko a été brutalement interrompue en 2014 après cinq années de diffusion sans heurt.

 

Pour étudier plus en détail ce modèle, ses défauts et ses qualités, pourquoi ne pas prendre un de ses représentants les plus connus, démarré en 2004, terminé en 2012 et pouvant s'enorgueillir de proposer à ses spectateurs près de 350 épisodes ? En l'occurrence, allons-y : parlons de Bleach.


Ichigo et Rukia à gauche, une grande partie du casting à droite

 

School

 

Ichigo Kurosaki est un lycéen de 15 ans préoccupé par trois grands problèmes : primo, sa mère est morte en le protégeant d’une menace inconnue quand il était jeune ; secundo, il peut voir les esprits des décédés tout autour de lui et interagir avec eux de manière casuelle ; tertio, il est roux, ce qui est très rare au Japon et a tendance à attirer les préjugés. Quand en plus, sa famille est attaquée par un esprit agressif appelé « Hollow », c’est un peu le pompon. Hélas, Ichigo est impuissant face à ce monstre et ne doit son salut qu’à l’intervention de Rukia Kuchiki, une shinigami chargée d’apaiser les âmes des défunts pour pouvoir les envoyer sereins vers l’au-délà. Mais la gente dame se blesse grièvement durant l’intervention et transmet d’urgence tous ses pouvoirs à Ichigo qui va donc devenir, à son tour, shinigami et se chargera de protéger sa ville paisible face aux attaques des Hollows…

 

Le début de Bleach est donc centré sur ce duo Ichigo/Rukia qui va coopérer pour aider les âmes errantes de la ville. Mêlant action et humour avec une qualité irrégulière, ce début met en place un univers sympathique, quoique ni vraiment original, ni vraiment mémorable. Pourtant, ce n’est pas faute d’introduire des personnages pleins de charme comme Chad, le colosse latin stoïque, ou Inoue, la bombe d’énergie aussi gentille que peu futée. Mais après quelques tests et errements, la série trouve sa voie, le manga de baston pure. Déjà avec l’apparition d’Uryû Ishida, le premier vrai rival d’Ichigo, mais ensuite en faisant intervenir plus en profondeur le monde des shinigamis. Et c’est à partir de là que Bleach va commencer à cartonner.

 

Il faut certes attendre sept tomes dans le manga et treize épisodes dans l’anime pour y parvenir, mais débute alors un nouvel arc narratif centré autour de la Soul Society : Rukia est capturée par d’autres shinigamis afin d’être jugée et exécutée pour avoir donné ses pouvoirs à un humain et utilisé un faux corps pour se déguiser au sein du monde matériel. Ichigo va donc se rendre dans la dimension parallèle de la Soul Society et affronter toute la hiérarchie locale pour sauver son amie, en compagnie de ses camarades, Chad, Inoue et Ishida.

 

Rukia et Ichigo, la pure bromance de début de série 

 

L’arc Soul Society n’est finalement pas forcément d’une originalité folle. On y retrouve énormément de similitudes avec le fameux arc du Sanctuaire de Saint Seiya. Ainsi, ce groupe de rebelles va tenter de s’introduire dans ce monde extrêmement protégé et faire face à treize capitaines de division qui vont essayer de faire respecter l’ordre et les règles, mais qui ne sont eux-mêmes pas forcément les plus enthousiastes à l’idée de voir Rukia exécutée. Alors, quand en plus un capitaine est retrouvé assassiné par une personne inconnue, le chaos se répand.

 

Ichigo va donc gagner en puissance tout au long de l’arc, au point d’apprendre le fameux Bankai, la technique ultime des shinigamis, et se faire de nouveaux alliés, parfois au sein même de l’armée de ce monde parallèle hautement codifié. L’arc va même se conclure sur un retournement de situation qui va littéralement créer une cassure indélébile dans l’ordre établi de la Soul Society… et être une nouvelle source d’ennuis pour Ichigo et ses amis.

 

On pourrait décrire les arcs qui suivent celui-ci, mais soyons honnêtes : le manga va entamer son 70e volume, et quand l’arc Soul Society se termine dans l’anime, nous en sommes autour du 60e épisode, et il en reste pas moins de trois cents derrière. Difficile donc de tout décrire de manière exacte… Surtout quand le manga et l’animé vont commencer à pas mal se différencier du point de vue de l’intrigue.

  

Dans tous les cas, Bleach reste un shônen de baston « classique ». Il n’y a pas vraiment de particularité ou de grande originalité dans sa construction : les héros rencontrent à chaque arc de nouveaux ennemis, gagnent de nouveaux pouvoirs et se font de nouveaux alliés. Et ainsi de suite. Une petite ellipse vient pimenter les choses autour du tome cinquante, mais, encore une fois, un shonen de combat qui fait une ellipse, c’est loin d’être du jamais vu !

 

Quand ton adversaire est un scientifique fou et masqué 

 

Non, les vraies petites particularités de Bleach se font dans d’autres domaines. À commencer par un très très gros casting, avec une quantité ahurissante de personnages. Certains ont évidemment plus d’importance que d’autres, mais à la fin de la série animée, on tourne autour d’une bonne centaine de personnages nommés, titulaires d’un pouvoir et ayant brillé à un moment ou à un autre au cours de la série. Ces personnages jouissent en outre d’une belle diversité de par leurs caractères, pouvoirs et designs respectifs, et beaucoup font mouche dès leur première apparition. Dès qu’un personnage fait son apparition, notre cerveau est sur le qui-vive : qui est-ce ? Quel sera son pouvoir ? Comment son pouvoir va-t-il jouer un rôle ?

 

Cette variété de protagonistes permet également une grande variété dans les combats, qui se font de plus en plus épiques au fur et à mesure de l’avancée de la série. Alors, encore une fois, ces combats ne sont pas spécialement révolutionnaires ou originaux, mais la grande variété de situations et de combattants permet de voir des choses neuves assez régulièrement, et l’on est rapidement emporté par la volonté de voir le combat suivant.

 

Cela forme donc le principal atout de Bleach, en plus de quelques autres qualités plus répandues comme son univers moderne et son humour efficace. Malgré tout, même si le manga a débuté en 2001, il faudra attendre 2004 pour le début de l’adaptation animée.

 

Une belle première rencontre 

 

De Pierrot et d’eau

 

C’est donc le studio Pierrot qui va s’occuper d’adapter Bleach. Un long shônen fleuve, le studio est en terrain connu puisque c’est lui qui depuis trois ans adapte Naruto, autre énorme succès de la Shûeisha, et le fait de manière suffisamment correcte pour que la maison d’édition lui fasse confiance et lui donne les clés pour s’occuper de ce qui est susceptible de devenir à la fois un futur pilier du Shonen Jump et un rendez-vous télévisuel de référence pour les jeunes Japonais.

 

Du coup, c’est tout l’enrobage de Bleach qui va être travaillé : le premier générique d’ouverture se veut ainsi moderne et urbain, à l’image des débuts du manga et de son héros, Ichigo, un peu plus adolescent que son confrère le ninja orangé. Si le studio ne peut pas forcément corriger l’irrégularité qualitative de la première partie de l’animé, il va néanmoins l'accélérer et tâcher de résumer en une quinzaine d’épisodes le contenu des sept premiers tomes pour arriver le plus vite au plat principal et qui est évidemment attendu par les fans : l’adaptation de l’arc Soul Society.


 Zaraki Kenpachi, un garçon équilibré et jovial

 

Attendu au tournant, le studio ne déçoit pas, et adapte avec fidélité l’arc phénomène, en se permettant d’allonger un poil certains combats épiques comme celui entre Ichigo et le capitaine Kenpachi, une brute surpuissante dont la simplicité d’esprit séduit un large public. Pour présenter les divisions, le troisième ending change à chaque épisode pour se décorer aux couleurs des treize capitaines de division et présenter le lieutenant de chacune de ces dernières. Bref, on met les petits plats dans les grands chez Pierrot : même si le planning est serré et que l’on ne peut pas apporter à tous les épisodes un soin précis, les priorités sont bien gérées et les moments les plus épiques de l’arc sont formidablement mis en valeur.

 

Mais arrive alors un problème simple : nous sommes au soixante-quatrième épisode de la série, l’arc Soul Society s’est conclu… mais le manga n’est pas assez avancé dans l’arc suivant ! Doit-on alors faire comme One Piece et commencer à adapter un chapitre par épisode ? Impossible : contrairement à l’œuvre d’Eiichiro Oda, Bleach est un manga dont chaque chapitre est très avare en discussions, et qui peut montrer sur dix-neuf pages à peine trois ou quatre secondes de combat. Alors, Pierrot va opter pour une solution qui a fait ses preuves sur Naruto : créer des épisodes fillers.

 

Le filler. Une expression qui chez les fans d’animation japonaise est crainte autant que ridiculisée. C’est tout simplement l’art du remplissage : au lieu d’adapter le manga source, l’animé commence à créer des histoires inédites avec les personnages pour « faire patienter ». Ces histoires inédites, ça peut être aussi bien des petits épisodes comiques que de vrais grands arcs ambitieux au cours desquels les personnages font face à des ennemis créés pour l’occasion. C’est souvent décrié, car, évidemment, ça fait parfois tache dans un univers jusqu’alors pensé et réfléchi par un seul homme, c’est-à-dire le créateur de l’œuvre de base.

 

Faites connaissance avec les Bounts

 

Des fillers, Bleach en aura une tripotée. Le premier grand arc de remplissage durera ainsi presque une année et racontera les aventures d’Ichigo et des capitaines de division face aux Bounts, des sortes de vampires disposant eux aussi de pouvoirs bien particuliers. Si la qualité même de l’écriture de l’arc fait évidemment polémique et que vous trouverez autant de personnes qui haïssent l’arc que de personnes qui l’apprécient, elle commet néanmoins une vraie grosse erreur : c’est à partir de là que Bleach va commencer à devenir techniquement très irrégulier. Certains épisodes sont tout simplement laids, bâclés visuellement, témoignant d’un planning peut-être devenu ingérable pour Pierrot. Un épisode extrêmement travaillé peut ainsi être suivi de deux ou trois épisodes vraiment impossibles à regarder, ce qui pose évidemment un problème.

 

En tout, sur les 366 épisodes que compte Bleach, un bon tiers est du contenu inédit. Que ce soit l’arc des Bounts, l’arc du faux capitaine, les nombreux épisodes indépendants, l’arc des zanpakutoh ou l’arc de l’invasion, il y a de nombreuses interruptions dans le travail d’adaptation. Interruptions bien aidées, il faut le dire, par le manga de base, car Tite Kubo est un homme qui aime beaucoup étirer ses arcs ! L’arc du Hueco Mundo - qui suit celui sur la Soul Society - tient ainsi du tome 21 au tome 49 ! Évidemment, c’est un arc divisé en plusieurs sous-parties distinctes, mais ça complique la tâche du studio chargé de l’adaptation qui doit sagement attendre les cassures nettes dans le récit pour pouvoir l’adapter sans briser le rythme.

 

Ça se chamaille au sein de la Soul Society !

 

Et ça, c’est finalement assez peu réussi sur la fin. La bataille finale contre Aizen, par exemple, est interrompue par plein de petits épisodes indépendants qui se basent sur des flashbacks ou des personnages secondaires, plus véritablement intéressants pour la pertinence du récit (comme les petites sœurs d’Ichigo).

 

Enfin, même quand la série adapte le manga, il peut y avoir une baisse de rythme : le dernier arc adapté est celui des Fullbringers, et il faut dire que celui-ci avait été assez mal reçu au moment de la parution en magazine. Assez risqué - il se déroule après une ellipse, se passe complètement des très populaires personnages issus de la Soul Society et Ichigo doit y apprendre un nouveau pouvoir -, et aux enjeux assez troubles - celui qui était présenté comme le « boss final » de la série a été battu un tome plus tôt - il a décontenancé beaucoup de lecteurs et signé le début du déclin de Bleach, que ce soit en termes de ventes ou de popularité dans le magazine Jump.

 

Du coup, une fois l’adaptation de l’arc Fullbringer achevée, Pierrot ne se lance pas dans un filler en attendant d’adapter l’arc final, et l’animé est purement et simplement terminé… avec une promesse implicite qu’une fois le manga conclu, le reste sera adapté. Mais ce n’est qu’une promesse implicite.

 

Frotter ses Bankai respectifs, entre hommes

 

Que retenir au final de cette adaptation animée de Bleach ? Pas vraiment grand-chose. C’est long et irrégulier tant dans l’écriture que dans la technique. Sa longévité et sa popularité ne s’expliquent que par celles du matériau qu’elle adapte. Il est difficile de vous conseiller de vous lancer dans cette série de 360 épisodes, car les premiers épisodes commencent à avoir une dizaine d’années et ça se voit ! Le fait que l’adaptation est à la fois incomplète et ajoute des arcs d’une qualité douteuse et à l'intérêt mineur (les événements dépeints dans les fillers ne joueront jamais un rôle sur le long terme, ce qui ruine une certaine excitation) est encore plus un frein.

 

Reste que Bleach en tant que manga est un shonen extrêmement fun et vraiment riche en personnages mémorables et charismatiques. Sa fluidité, son accessibilité et sa grande diversité en font une œuvre attachante - qui part certes très (trop ?) loin dans ses délires et à qui on pourrait reprocher de vouloir trop en raconter quitte à avancer à rythme d’escargot - qui convient parfaitement à un adolescent désireux de se lancer dans le manga. Comme, ça alors, Naruto, Dragon Ball et One Piece…

 

Jeune adulte responsable dont le capitaine préféré est Ichimaru (:() , Amo s’occupe de son blog Néant Vert et gère le podcast musical Kaorin, dédié à la culture visuelle japonaise. Vous pouvez le suivre sur Twitter à @PiscesAmo

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