LES COULISSES DU DIMANCHE : Beautiful Dreamer

Beautiful Dreamer : les coulisses du dimanche, S01E01

Quelles sont les origines de Beautiful Dreamer ? Comment le film a-t-il vu le jour ? En quoi est-il le premier long-métrage réellement personnel de Mamoru Oshii ? Lamu va-t-elle enfin pécho Ataru ? On vous donne quelques réponses dans cette rubrique dédiée aux histoires de certains animés.

 

Lorsqu'il évoque les particularités du doublage français de Beautiful Dreamer, le directeur de plateau Éric Peter met le doigt sur le caractère atypique du long-métrage. S'il rappelle avoir déjà travaillé sur d'autres animés — il a lui-même doublé Albator dans l'OAV Gun Frontier —, il avoue néanmoins avoir été pris de panique à la réception d'un film comportant un nombre affolant de personnages principaux et secondaires, bien plus qu'il ne pouvait appeler de comédiens pour les interpréter. Les multiples effets sonores (foules, haut-parleurs...) renforcent son impression d'avoir affaire à une œuvre en marge du tout-venant. Sans doute sans le savoir, ce qu'il qualifie alors de « joli manga » est la deuxième incursion cinématographique d'une franchise ayant fait un triomphe au Japon.

Un film iconoclaste qui, plus de trente ans après sa sortie, conserve toute la force évocatrice qui en avait fait un succès au box-office local en 1984, aux côtés d'un certain Nausicaä de la vallée du vent. Pour autant, il reste un succès qui ne se privera pas de déconcerter son public au point de s'en aliéner une partie à l'époque de sa sortie. Rumiko Takahashi elle-même, auteur du manga Urusei Yatsura — Lamu dans nos contrées dont Beautiful Dreamer adapte l'univers, lui préfère très nettement Only You, le premier film de la saga. Un premier coup d'essai pour le cinéma que tendrait pourtant presque à renier Mamoru Oshii, son réalisateur, également aux commandes du deuxième opus. Les différences entre les deux films — visuelles, thématiques ou de ton — sont en effet telles qu'il ne fait aucun doute que le cinéaste a entre-temps gagné en autonomie.

 

INNOCENCE

 

Comme souvent, c'est un ensemble de circonstances favorables qui permettra à Mamoru Oshii de signer l'un de ses films les plus personnels. Alors qu'il cherchait en priorité un emploi entretenant un rapport avec le cinéma, il répond à un appel à candidatures du studio Tatsunoko Productions, où il commence à travailler sur la série Ippatsu Kanta-kun en tant que storyboarder ou directeur d'épisodes. Nous sommes alors en 1977. S'ensuivent quelques expériences sur Yatterman ou la deuxième saison de La bataille des planètes, au cours desquelles Oshii découvre les impératifs de la production animée nippone. Sans même être dessinateur, Mamoru Oshii connaît une ascension certaine du fait d'un manque de main-d’œuvre à l'époque, autant chez Tatsunoko Productions que dans l'industrie de l'animation en général. En 1980, Oshii décide de suivre Yûji Nunokawa, réalisateur chez Tatsunoko dont la volonté est désormais de créer son propre studio : le studio Pierrot était né. La firme, dont les travaux les plus récents incluent les adaptations de Tokyo Ghoul, Yona Princesse de l'Aube ou Naruto, sera l'occasion pour Oshii de réaliser plusieurs épisodes de la série Le merveilleux voyage de Nils Holgersson, avant de travailler entre autres sur Belle et Sébastien.

 

 

En 1981, il atterrit sur l'adaptation du manga Urusei Yatsura, véritable succès public depuis sa première parution en septembre 1978. La série animée débarque en octobre 1981 sur Fûji TV. Directeur en chef des 106 premiers épisodes, il en réalise 26 et a la possibilité d'y imprimer progressivement sa touche. Les discussions avec la mangaka sont rares et il a presque carte blanche quant à l'orientation à donner à la série. Après 21 premiers épisodes suivant la structure du manga, à base de deux histoires courtes de 12 minutes, se succèdent des épisodes de 24 minutes. L'humour y est plus présent que dans le manga, l'imagerie et les marottes d'Oshii y sont régulièrement disséminées et certains épisodes sont intégralement consacrés au développement de personnages secondaires, sans souci de fidélité au matériau d'origine. Succès oblige, Kitty Productions et le Studio Pierrot mettent en chantier Only you, long-métrage destiné au cinéma. Un film sur lequel Mamoru Oshii arrive presque par accident.

 

Le cinéaste se retrouve à la tête du projet après que le réalisateur d'origine a finalement jeté l'éponge. Conçu en collaboration avec une bonne partie de l'équipe de la série animée, Only you a ses fans mais Oshii le considère comme brouillon. Réalisation en urgence, passages musicaux imposés... Oshii se dit déçu de l'expérience, la production ne l'ayant pas satisfait au point d'y voir un long épisode télé plus qu'un véritable film : « Les personnages étaient les mêmes [que dans la série télé], leurs caractères, tous leurs traits. Même l'univers était le même. On a juste ajouté plein de personnages et les fans ont semblé apprécier ; mais plutôt qu'un film, c'était un film pour fans, un film anecdotique. »

 

 

Parti ensuite s'atteler à la réalisation de Dallos, OAV habituellement perçu comme le premier de l'histoire de l'animation japonaise (mais en réalité précédé de quelques mois par deux réalisations d'Osamu Tezuka), le futur réalisateur de Ghost in the Shell va se retrouver propulsé aux commandes du nouveau long-métrage de l'univers de Lamu. A contrario d'Only You, il rédige lui-même — en un mois — le scénario de Beautiful Dreamer, suite au rejet d'une première mouture écrite par d'autres mains et qu'il trouvait tout simplement nulle. Le film sera produit en parallèle de la série TV et réalisé en six mois par une équipe jeune (Oshii avait alors la trentaine) dont une partie travaillait pour la première fois sur un long-métrage. Le budget : 80 millions de yens, ce qui équivalait à environ 330 000 dollars de l'époque. À titre de comparaison, on estime le budget de Nausicaä, sorti la même année, à un million de dollars.

En dépit de ces contraintes, les envies de Mamoru Oshii témoignaient d'une réelle ambition confinant à une envie de revanche sur le premier film : « L'animation était un monde aux émotions très basiques, donc je voulais essayer de leur donner plus de profondeur. La peur, l'anxiété et après, du soulagement. Cela vous laisse une grande variété d'émotions. Je savais que ça mènerait à une forme de divertissement plus large encore. »

 

UN RÊVE SANS FIN

 

Pour concrétiser ses aspirations, le cinéaste va fortement s'inspirer de ses propres souvenirs, qu'il va raviver dans le cadre d'un vrai projet de mise en scène. D'abord soucieux de modifier le style de personnages déjà bien connus du public, Oshii décide ensuite de les intégrer au sein d'un quotidien qu'il scrute avec acuité avant d'en briser progressivement les fondations. À l'inverse des précédentes adaptations, Beautiful Dreamer s'intéresse à un monde relativement ordinaire, notamment exempt d'aliens et centré sur des étudiants préparant un festival. Et Oshii d'y questionner les petits éléments du quotidien dans une démarche que l'on pourrait rapprocher de l'inquiétante étrangeté de Freud ou de l'expérience de déréalisation, telle une irréalité au sein du réel. Lorsqu'on lui demande si la production du film a nécessité des repérages, il en rigole et précise qu'il n'en a pas eu besoin : « [le monde du film] est celui dans lequel je vis ». En effet, Oshii y injecte un ressenti régulier, ce sentiment d'étrangeté faisant qu'une ville ne semble plus être la sienne, lorsqu'il la parcourt par exemple dans un bus par temps de pluie. Toute l'ambiance de la première heure du film en découle, au gré de fantasmes tout à fait personnels qu'il tente de traduire à l'image.

 

Il a toujours rêvé d'une mise en abyme impliquant des personnages dans un monde en ruines, qui regardent un film où les personnages sont dans un monde en ruines ? Une scène de Beautiful Dreamer s'attarde sur Lamu et sa bande en plein visionnage de Godzilla. Il aurait adoré faire atterrir un avion sur son jardin ? Une scène y est consacrée. Toutes les obsessions du Mamoru Oshii de l'époque sont dans l'animé, jusqu'à son amour des tanks, des ruelles ou des épiceries de quartier. « Je choisis un à un mes vœux préférés et je les insère. Ainsi, je n'ai jamais vraiment eu de pages blanches. » Un jusqu'au-boutisme qu'il entretient de telle manière que le lycée du film, dessiné dans un style ancien, comporte un nombre d'étages différent selon les plans ; résultante directe de souvenirs vacillants participant à l'atmosphère irrationnelle du long-métrage. Bref, Beautiful Dreamer est un film hautement personnel d'un réalisateur ayant eu tout le loisir de s'approprier l'univers, pourtant féminin, du manga d'origine : « Les pensées de l'auteur sont donc différentes de celles du réalisateur qui transforme l'histoire de l'auteur en film. Si tu prends juste l'histoire telle quelle, ce n'est plus un film. Les mangas et les films sont deux mondes distincts. Si tu fais un film, tu ne peux éviter de te battre avec l'auteur. »

 

 

Et celui-ci de faire écho plus d'une fois au contexte qui l'a fait naître. Cet ensemble d'étudiants œuvrant  dans un but commun, égarés dans une journée qui se répète et dont ils ne voient pas la fin au point de vivre en vase clos, trouve une résonnance directe avec Mamoru Oshii et son équipe, parfois composée d'adolescents et de vingtenaires. Lui qui n'a pas eu un seul congé de tout le film, eux qui cumulent les heures de travail dans une ambiance collégiale, Beautiful Dreamer est le fruit d'une époque, d'une ambiance et de la jeunesse de ses créateurs. Tous entretenaient par ailleurs d'excellents rapports ensemble, dans ce qui se révélera être le dernier projet commun d'individus qui travaillaient ensemble depuis des années. « En vieillissant, le bon comme le mauvais s'affinent […], tout s'améliore peu à peu naturellement avec l'expérience et le travail. L'expression se déclare, tout devient plus joli à force d'abandonner l'inutile. Beaucoup de cette énergie sans but s'en va. Aujourd'hui (en 2004, NDLR), je m'exprimerais sans doute mieux mais ce ne serait pas aussi amusant. »

 

Sous le vernis d'une joie commune se dissimule pourtant une réelle exigence de la part d'Oshii, que l'on peut naturellement lier à l'ambition évoquée plus tôt. Le montage du film sera achevé au dernier moment, du fait de la volonté d'un réalisateur prêt à tout pour obtenir le film qu'il désirait. Il avouera avoir tout fait pour arriver à ses fins au point d'être prêt à ne plus jamais travailler dans le cinéma. Une mésaventure dont il s'approchera finalement après la sortie de son film suivant, l'expérimental L'œuf de l'ange. Échec public sans doute inévitable devant un long-métrage aussi symbolique qu'abstrait, le long-métrage lui vaudra d'être viré du troisième film Lupin III — L'or de Babylone — qu'il devait initialement réaliser. Malgré tout l’intérêt qu’il peut porter à l’art de la symbolique, voyant l’animation comme un médium de symboles, Mamoru Oshii avoue avoir pris la grosse tête à cette époque, au point de penser pouvoir écrire ou réaliser ce qu'il voulait. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il quitta le projet Anchor, qu’il devait réaliser pour le compte de Ghibli avant que disputes et désaccords avec Hayao Miyazaki et Isao Takahata ne le poussent à abandonner.

C'est après Patlabor que celui-ci s'est rendu compte de son égocentricité, quand il estimait encore que si lui trouvait quelque chose de drôle, le public suivrait naturellement : « Je créais seulement à partir de mes désirs, sinon je ne voulais pas le faire. Je ne pouvais pas me forcer à écrire selon les désirs des fans, je ne pouvais accepter d'endurer le travail que pour ça. Mais même si tu crées un film incroyable, sans occasion de satisfaire les espoirs ou les désirs des spectateurs, ils ne viendront pas [...] Ces deux buts sont le véritable objet de la création de films. »

 

 

 

Après tout, qu'est-ce qu'un film sinon, comme il le dit si bien lui-même, la victoire des rêves ?

  

Sources complémentaires : le DVD collector du film

« Mamoru Oshii : rêves, nostalgie et révolution » de Julien Sévéon, paru aux éditions IMHO

 

Jehros est passé par ici, il repassera par là. Et peut-être ici aussi. Dans quinze jours, on repasse par la case Film du dimanche !

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